15.
Persécution
Cher Colin, lorsque tu recevras cette lettre, tu auras sans doute eu vent de mes derniers tourments. Pourquoi Dieu m’a-t-Il réservé pareil destin, je l’ignore. Je ne peux que me soumettre à Sa volonté.
Je suis revenu à Barra Head voilà dix jours. Le père Benedict n’a guère changé et m’a accueilli avec force affection, ce qui m’a ému aux larmes. L’abbaye a bien meilleure allure, avec ses vitres de verre, sa porcherie et deux vaches laitières. Les frères (qui sont huit à présent) organisent la célébration de Pâques, la résurrection de Jésus-Christ, avec la poignée de villageois qui partagent notre foi.
Entre matines et laudes, j’ai quitté ma cellule pour me diriger vers le village, en pleine nuit, poussé par un besoin irrépressible de prendre l’air. Soudain, j’ai été projeté au sol, un loup noir juché sur moi, ses crocs déchirant mon capuchon et la chair de mon épaule. Par la grâce de Dieu, j’ai réussi à le contenir un instant, et ce que j’ai vu alors avant de m’évanouir ne peut être que le fruit de mon insanité. Lorsque le clair de lune a baigné les yeux de la bête, j’ai vu Nuala, qui soutenait mon regard. Pauvre Colin, comme tu dois avoir pitié de moi dans ma folie.
Me voilà à l’hospice. Dès que je serai capable de voyager, je serai transféré à l’hospice de Baden.
Frère Sinestus Tor, à Colin, mars 1771
* * *
— Quelle belle matinée ! a déclaré Bree en posant son pied botté sur le banc de pierre, à côté de moi. Il ne neige pas, il fait presque dix degrés et j’ai raté les cours de maths et de chimie à cause de la fausse alerte incendie. Pas mal, pour un mercredi matin.
— On sait qui a déclenché l’alarme ? ai-je demandé.
— Il paraît que c’est Chris Holly, a lancé Robbie en approchant.
Chris était l’un des ex de Bree.
— Oh ! la honte, a-t-elle gémi en plongeant la main dans son sac pour attraper son téléphone qui s’était mis à sonner.
Elle a répondu et, une seconde plus tard, m’a tendu son mobile en murmurant : « C’est Killian. »
— Salut, sœurette ! Ça fait des jours qu’on ne s’est pas vus. Comment ça va ?
— Bien, ai-je dit en souriant au son de sa voix joyeuse. Où étais-tu passé ?
— Oh ! ici et là… Son ton un peu trop léger ne me disait rien qui vaille. Qu’avait-il encore fait ? Ça te dirait qu’on se voie ce soir ? a-t-il repris. Peut-être avec toute la bande ?
— Juste toi et moi, plutôt ? ai-je suggéré en m’éloignant de mes amis. On sera plus tranquilles pour discuter.
— Pas de problème. On se retrouve au restaurant où tu m’avais emmené l’autre fois ?
— Entendu. Rendez-vous à huit heures ce soir.
* * *
À vingt heures précises, je suis arrivée au restaurant et j’ai commandé un café au lait et une part de mille-feuille.
Une heure plus tard, je bouillonnais de rage en me répétant ce que j’allais dire à Killian quand il daignerait franchir les portes. Sauf que je ne serais plus là pour l’insulter parce que j’avais décidé de rentrer chez moi. J’ai regagné Das Boot au pas de charge, et je venais d’ouvrir la portière lorsque la Peugeot noire cabossée de Raven s’est garée à côté de moi.
— Et ton copain, Killian, il est où ? m’a-t-elle lancé.
— J’en sais rien, ça fait une heure que je l’attends.
— Comment ça ? C’est avec moi qu’il avait rendez-vous !
— Ça m’étonnerait, on devait se retrouver à vingt heures.
— Et nous à vingt et une heures. Dommage pour toi, c’est mon tour.
J’ai froncé les sourcils. Pourquoi Killian nous aurait-il posé un lapin à toutes les deux ? Et s’il s’était mis dans de sales draps ? Et s’il avait contrarié quelqu’un… Ciaran lui avait-il fait du mal ?
— Raven, tu veux bien me rendre un service ? Tu peux me suivre jusque chez lui ?
— Pourquoi ? On est censés se retrouver ici, pas chez lui.
D’un vaste mouvement du bras, je lui ai désigné le parking.
— Tu le vois quelque part ? Non. S’il est en route, on le croisera et tu pourras faire demi-tour.
— D’accord, a-t-elle fini par soupirer. Mais, si on le croise, moi je fais demi-tour et toi tu rentres chez toi.
— Marché conclu.
* * *
Je me suis arrêtée devant la maison dans un crissement de pneus. Il n’y avait pas d’autres voitures dans l’allée, pourtant toutes les fenêtres étaient éclairées et on entendait les basses d’une sono poussée à fond. Raven et moi avons échangé un regard.
J’ai appuyé quatre fois sur la sonnette, en vain. Obsédée par l’image de Killian baignant dans une mare de sang, j’ai ouvert la porte en utilisant un petit sort de déblocage que Hunter m’avait appris. Un parfum d’encens a flotté jusqu’à nous. La maison, une construction ancienne de taille modeste, était décorée avec soin. Des centaines de bougies de toutes les couleurs brûlaient dans le salon. Une bouteille de scotch ouverte était posée sur la table basse, ainsi que deux verres.
Voyant Raven froncer les sourcils, j’ai tourné la tête. À l’entrée du couloir qui menait à l’arrière de la maison, une veste en cuir noir traînait par terre. Un indice ! En m’approchant, j’ai reconnu la veste de Sky au pentacle en argent accroché à la fermeture Éclair. Un peu plus loin, nous avons aussi trouvé les bottes noires de Sky.
— Qu’est-ce qui se passe, bordel ? a marmonné Raven en poursuivant sa progression.
Près des bottes, une ceinture d’homme. Il me semblait que c’était celle de Killian. Nous sommes arrivées devant une porte entrouverte. Lorsque j’ai entendu des murmures, mon cerveau s’est enfin remis en marche. Je pouvais partir d’ici tranquille : quoi qu’il fasse là-dedans, Killian allait bien.
Raven, qui était sans doute parvenue à une conclusion un peu différente, a ouvert la porte d’un coup de poing. Ce qui lui a sans doute fait mal, mais moins que la scène que nous avons découverte. Sky était assise sur le lit et Killian était debout, devant elle. Ils ont sursauté en nous voyant, puis se sont mis à rire bêtement. Killian était torse nu et Sky ne portait qu’un caraco et une petite culotte. J’en suis restée bouche bée. Hunter m’avait dit un jour que Sky n’était pas vraiment lesbienne, qu’elle était déjà sortie avec des garçons, qu’elle suivait juste ses envies. Visiblement, son envie du moment, c’était Killian.
— Salut ! nous a lancé Sky, qui est partie d’un éclat de rire si violent qu’elle a failli basculer.
Elle était soûle ! Je n’arrivais pas à y croire. Killian, lui, paraissait un peu plus cohérent.
— Hé, sœurette ! Oups, je crois que j’ai oublié notre rencard !
Partout dans la pièce, je percevais des bribes de magye crépitante : dans l’air, sur le lit, sur le sol. La Déesse seule savait ce qu’ils avaient fabriqué ensemble.
— Et le nôtre aussi, connard ! a hurlé Raven en se jetant sur lui.
Pris par surprise, il est tombé en arrière. Elle l’a giflé de toutes ses forces.
— Aïe ! a-t-il protesté sans cesser de rire.
— Arrêtez, arrêtez ! a crié Sky, sans grand succès.
Pendant que Raven et Killian roulaient au sol, je suis retournée dans le salon à la recherche d’un téléphone pour appeler Hunter.
— Viens chercher Sky. Elle est complètement bourrée, lui ai-je annoncé avant de lui donner l’adresse.
Lorsque je suis revenue dans la chambre, Raven hurlait sur Sky pendant que Killian, toujours par terre, observait la scène avec fascination. Sky a riposté en jetant des horreurs à Raven, des trucs personnels concernant leur relation qui m’ont fait rougir.
— Ça suffit ! ai-je crié en agitant les bras. Temps mort !
Étonnamment, ils se sont interrompus tous les trois pour me regarder. J’ai ramassé le pantalon en cuir de Sky et ce que j’espérais être son pull, puis je l’ai attrapée fermement par le bras.
— Toi, tu viens avec moi, lui ai-je ordonné.
Je l’ai traînée jusqu’à la salle de bains, où je lui ai fait enfiler ses vêtements sans ménagement. Elle venait enfin de trouver les manches de son pull lorsque j’ai entendu Hunter débouler dans la maison et appeler Sky.
Je l’ai poussée hors de la salle de bains, puis j’ai tendu à son cousin ses bottes et sa veste.
Au même instant, les deux autres protagonistes de cette pièce tragi-comique ont émergé de la chambre. Le visage de Raven était toujours déformé par la colère et Killian commençait lui-même à déchanter. Sky a éclaté de rire en voyant leurs têtes. Tandis que Hunter l’entraînait vers la sortie, elle a lancé :
— Tente ta chance, Raven ! Il embrasse comme un dieu !
J’ai fermé les yeux, complètement dégoûtée par leur comportement. Est-ce qu’ils avaient tous perdu la tête ? J’ai toisé Raven et Killian avec mépris, puis je suis sortie afin d’aider Hunter à faire monter Sky dans sa voiture.
Lorsque je l’ai rejoint, il s’efforçait de lui attacher sa ceinture. Elle avait l’air épuisée, toujours un peu groggy, mais pas spécialement malheureuse. Hunter s’est tourné brusquement vers moi, hors de lui.
— Et maintenant, tu es toujours prête à défendre ton cher frère ?
— Mais je…
— Quand est-ce qu’il va apprendre à penser aux autres ? Il croit que c’est un jeu, de faire de la magye ici, dans une situation pareille ? Ça l’amuse, de faire ça à Sky ?
J’étais trop choquée pour répondre. Il est monté derrière le volant et a claqué sa portière. Je savais qu’il s’inquiétait pour Sky, pourtant j’avais l’impression qu’il me reprochait l’attitude de Killian. Alors que j’étais la seule innocente dans tout ce fiasco !
Des larmes de rage futiles ont coulé sur mes joues tandis que Hunter filait dans la nuit. J’avais renoncé à celui que j’aimais le plus pour éviter qu’il ne souffre de ma nature potentiellement mauvaise, et c’était moi qui souffrais du mal que causait un autre ! Alors que je risquais ma vie pour sauver Starlocket, Hunter pensait que je perdais mon temps dans des soirées arrosées avec ces trois idiots !
Sans cesser de pleurer, j’ai commencé à traverser la route pour rejoindre Das Boot lorsqu’une voiture a klaxonné bruyamment. J’ai reculé d’un bond sur le trottoir pour éviter de justesse un bolide conduit par un ado acnéique.
Sans réfléchir, d’un geste rapide, j’ai levé la main et marmonné cinq tout petits mots. Aussitôt, les roues de la voiture se sont bloquées et le véhicule s’est mis à déraper sur le côté, hors de contrôle, vers la glissière qui bordait le ravin. Qu’est-ce que j’avais fait ?
— Nul ra, nul ra ! ai-je aussitôt psalmodié.
Le boutonneux a réussi à arrêter le véhicule. Puis il a redémarré et repris la route à une vitesse moins soutenue.
Les jambes flageolantes, je me suis assise sur le trottoir. J’avais failli tuer un inconnu simplement parce que Hunter m’avait fait de la peine. Le mois dernier, j’avais déjà été mêlée à la mort de deux personnes. Parce que j’étais la fille de Ciaran, étais-je condamnée à semer la mort autour de moi ? Était-ce ainsi que ma descente dans les ténèbres allait commencer ? Je me suis relevée et, après avoir bien regardé à droite et à gauche, j’ai regagné ma voiture. J’ai pleuré longtemps, trop choquée pour conduire, puis j’ai entendu une voix, la voix de Ciaran, résonner dans ma tête : Le puits de pouvoir.